Mauritanie : l’état de droit en question

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Crédit photo:BG

L’hôtel Iman de Nouakchott a abrité mercredi dernier une nouvelle rencontre organisée par « Mauritanie Perspectives » (MP), un cercle de réflexion et d’échange, constitué de cadres dont l’objectif est d’ancrer l’état de droit en Mauritanie.
L’association n’en est pas à son coup d’essai. Elle a déjà organisé un certain nombre de réflexions couvrant des thèmes divers allant de l’éducation à l’unité nationale qui fut l’objet d’une série de rencontres dont celle-ci, consacrée à l’état de droit, les institutions, la justice, les administrations et le contrôle citoyen de l’action publique … en lien avec l’unité nationale et la cohésion sociale.
Des chercheurs, universitaires, syndicalistes, des artistes, des hommes politiques des anciens cadres de la haute administration… ont pris part à ce débat.

En ouverture, le modérateur de séance, Mohameden Ould Bah Hamed a tout d’abord fait le point sur le parcours de MP avant de présenter la thématique du jour, invitant les intervenants à faire des propositions concrètes concernant les leviers sur lesquels nous pouvons agir (institutions, justice, partenariat entre l’État et les organisations de la société civile) afin de renforcer notre unité nationale.

Intervenant à ce sujet, Moktar Ould Haye, ancien ministre a affirmé sans ambages : « En Mauritanie, les textes sont parfaits ainsi que l’administration, les recrutements, mais en réalité, les institutions ne fonctionnent pas. Donc, le problème, c’est comment faire fonctionner les institutions ».

Didi Ould Salek, président du centre maghrébin d’études stratégiques, a enfoncé le clou, soutenant que : « L’état de droit n’existe que dans la forme. Il y a une prédominance de l’exécutif. Il y a absence de culture de l’État citoyen, de séparation des pouvoirs, de justice indépendante. Le citoyen doit savoir que l’État n’est pas la propriété d’une personne. Actuellement, le citoyen ne peut imaginer mener la moindre action sans chercher une intervention, des bras longs.
Plus graves encore, les nominations n’obéissent à aucun critère objectif. C’est ainsi qu’il existe des domestiques, des chauffeurs, qui sont présidents de conseils d’administration.
Autre point important, c’est la nécessité pour les Mauritaniens de vivre ensemble. Avant l’indépendance, Il n’y avait pas de conflit de races, d’ethnies. Le problème aujourd’hui est politique. Il faut œuvrer pour la cohabitation. »

Isselmou Ould Abdel Kader, ancien gouverneur et ancien ministre a noté que : « De 1960 à 1978, le principe de la souveraineté du droit était respecté, mais à partir d’une certaine date, l’État a été instrumentalisé par des groupes civils et politiques à travers leurs répondants au sein de l’armée. Et à partir d’un moment, l’État est devenu un instrument d’enrichissement. Il n’y a plus de fonction publique et le fonctionnaire n’existe plus et c’est là un élément important dans le processus de destruction de l’Etat. »
Ould Abdel Kader souligne qu’il y a une Mauritanie qui évolue à une double vitesse. Ainsi, dans la vallée du fleuve 90 % des richesses sont entre les mains de quelques familles maures. Cette disparité crée les conflits. En conclusion, Ould Abdel Kader rapelle : « Il y a déjà eu deux occasions de refonder la Mauritanie. En 1958 avec le Congrès d’Aleg et en 1974 avec le Festival national de la jeunesse. » Pour lui actuellement, on a besoin d’un débat national du genre. 

De l’avis de Samory Ould Beye, président de la CLTM (organisation syndicale), le problème majeur réside dans la gestion des affaires de l’État. Depuis la naissance de l’État mauritanien, il y a eu accaparement de toutes les richesses par un seul groupe qui a instauré une culture basée sur le tribalisme.  « Il faut donc tenir un atelier national regroupant des spécialistes qui vont débattre de tous les problèmes du pays et produire un document qui permettra la mise en œuvre d’une feuille de route basée sur l’ensemble des questions posées. »

Au cours de son intervention, le Dr Zahra Fall Malik a insisté sur les problèmes posés par le système éducatif de base qui occasionne plusieurs formes d’exclusion qui touchent tout le monde. c’est pourquoi : « Il convient d’injecter de gros moyens dans le système éducatif pour donner à tout le monde la chance de s’instruire ».

Siniya Mint Sidi Heiba ancienne ministre épingle elle aussi le système éducatif à la base de tous les problèmes : « Nous avons deux sociétés, l’une instruite et l’autre, majoritaire, est pauvre et sans éducation. C’est pourquoi, il faut instaurer une discrimination positive préconise l’ancienne ministre qui souligne également l’absence totale de normes : résultat, chaque Mauritanien considère qu’il peut occuper n’importe quel poste ».

Mohamed Ould R’Zeizim, ancien ministre, estime quant à lui  : « Pour asseoir un état de droit, il faut mettre en place une administration qui respecte le droit et établir un système de fonctionnement et de promotions viable basé sur les compétences et l’expérience et non sur le tribalisme, le racisme… Si on a des présidents de conseils d’administration qui sont chauffeurs, c’est qu’on veut que tous soyons représentés. Mais, dans une administration où les directeurs, les secrétaires généraux et tous les responsables sont recrutés dans la rue, ça ne peut pas marcher. Il faut nécessairement mettre un terme à ces nominations ridicules ».

Cheikh Ould Jidou, assistant technique de l’Union européenne fait observer :  « Actuellement, il y a 3 textes en contradiction totale avec les critères de l’état de droit. D’abord la loi des associations qui date de 1964. Et jusqu’à 2015, on maintient le régime du récépissé au lieu du système déclaratif. Le deuxième texte concerne l’assistance judiciaire. Il y a eu une ordonnance promulguée en 2006 et qui n’a jamais été mise en œuvre. Autre anomalie, elle concerne le corps des magistrats qui est arabisé à 100 % et qui constitue le cancer pour la justice en Mauritanie. Le corps est composé de beaucoup de gens qui ne sont pas à la hauteur et on refuse de l’ouvrir aux profs de droits, aux avocats et autres ».

« Dans un pays où toute l’économie est contrôlée par les Arabo-Berbères, la priorité pour Samba Thiam, président des Forces progressistes pour le changement (FPC) c’est d’abord de régler les problèmes de l’injustice avant de passer à autre chose ».

Et l’artiste Tahra Mint Hembara de déplorer qu’à l’ère de la mondialisation, les questions tribales parasitent la Mauritanie.

Bakari Guèye

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